lundi 24 octobre 2011

Jeanne d'Arc et son père

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Jeanne d'Arc
Eglise d'Usclades et Rieutord
Photo malgbern
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Jeanne d'Arc et son père
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commentaire de l'Acte III
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Jeanne, qui n'a encore pas vu son père, fait donc cette demande à dieu de la délivrer de ses chaînes, comme il l'a fait pour Saül et Samson. Chez Schiller, Jeanne, dont la ferveur, dans le repentir, atteint un degré de mysticisme digne des plus grands saints où elle annihile complètement son égo, acquiert de ce fait, par la prière, un pouvoir chamanique tel, que les chaînes tombent d'elles-mêmes. La Jeanne de Soléra ne nous est pas montrée accédant à ce dépouillement de soi et à d'aussi grands pouvoirs.
Mais, apercevant le père, le voyant venir à résipiscence alors qu'elle a demandé à Dieu de la libérer, elle a lieu de penser que c'est là une intervention du Ciel.
Le père, on le sait, assure, dans la triade familiale (père, mère, enfant), le rôle symbolique - et ce, quelles que soient ses faiblesses personnelles. Introducteur à la langue et à la réalité sociale, substitut en quelque sorte de Dieu pour l'enfant, sa défection, quand elle a lieu est très grave.
Pour Jeanne, cette défection a été insupportable, puisqu'elle est allée, même avant les accusations publiques de son père, alors qu'elle éprouvait le remords de se sentir amoureuse, jusqu'à souhaiter la venue punitive de ce dernier. On peut donc deviner ce que cette réconciliation représente pour elle. Elle vient donner l'aval, si l'on peut dire, à cette passion guerrière ressurgie à l'écoute de la bataille. Aussi, désormais, est-elle toute. Elle est, certes, ce qu'elle était avant le sacre - à défaut du père; mais, maintenant, elle est ce qu'elle était, avec, en plus l'assentiment qui lui manquait de ce dernier. Ce qui lui donne une force exceptionnelle - et un allant comparable à la Jeanne de Schiller. Oui: le père récalcitrant est devenu l'instrument, à présent, du destin guerrier qu'elle porte en elle. Ainsi, l'altérité paternelle, l'Autre du père, s'est métamorphosé en une composante de son projet héroïque, qu'elle ressent (plus que son repentir) comme impératif.
Pour Jacques, disons d'emblée qu'il est représentatif de bien des pères des opéras de Verdi. Certes, les livrets ne sont pas de lui; mais Verdi se trouve avoir eu à traiter, bien des fois, le thème du père dont le rôle est négatif. Quand on sait les relations difficiles qu'il a entretenues avec le sien, quand on sait combien il souffrait de l'image médiocre que lui renvoyait ce dernier, au point qu'il s'est longtemps cherché des pères de substitution auxquel il pouvait s'identifier, jusqu'à une époque même assez tardive où il a fait, du vieil et illustre poète Manzoni, son père d'élection, - on est comme préparé à voir le compositeur blasonner par sa musique, avec talent, cette série de pères insuffisants, voire porteurs de souffrance et de mort.
On a eu déjà Oberto, où le père, pauvre homme entiché d'idées fixes, fait le malheur de sa fille. On a, ici, Giovanna d'Arco, où le père est le premier exemple verdien d'un père dur. On aura Luisa Miller, où apparaîtront deux pères impossibles: le comte Walter, un monstre à qui le meurtre ne répugne pas, père du jeune premier, et le vieux Miller, tellement fallot et égoïste, que le suicide de sa propre fille ne le perturbe que dans la mesure où il se retrouve seul. On aura Rigoletto (et Verdi ici est très près de la confidence) où le père, un bouffon possessif, est responsable du suicide de sa fille Gilda.
On aura La Traviata, où Giogio Germont, entaché de responsabilité bourgeoise, est en partie responsable du drame de Violetta, maîtresse de son fils. On aura Simon Boccanegra, où Simon, au demeurant homme politique valable, est noyé dans une écume familiale dont sa fille sera la victime et qui finira par le détruire lui-même: le père destructeur devient ainsi le père détruit.
Mais on aura surtout Don Carlos, où Philippe II, dévoré par la vastitude de son empire et de son ennui, mais à la solde du Grand Inquisiteur, écrase son propre fils.
Partout, le père, comme on le voit, est porteur de mort.
La différence dans Giovanna d'Arco, c'est que l'habituelle négativité du rôle du père change soudain de signe et que Jacques finit par se ranger au projet de sa fille. Comme si son opposition première, puis son adhésion finale, faisaient partie du destin qui devait être échu à Jeanne - pour être à la hauteur de l'enjeu périlleux qui exigeait d'elle qu'elle ne fût pas impliquée sentimentalement dans sa mission.

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