mardi 11 septembre 2012

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...Parsifal, qui a deviné la ruse, la repousse. Courroucée, elle appelle Klingsor à l'aide. Deux fois vaincu, celui-ci va assister à sa troisième défaite. Il ne lui reste qu'à user d'un dernier stratagème: utiliser la Lance Sacrée. Il la jette en direction de Parsifal. mais cette dernière s'immobilise en l'air, à un signe de croix fait par le héros. Ce dernier saisit la Lance tandis que s'effondre dans le néant le royaume enchanté de Klingsor, laissant la place à un désert aride.
La Bégum, transportée, souriante, fit un petit signe de la main à mon intention. Ivres de musique, nous nous dirigeâmes chacun de notre côté. Nos univers étaient trop différents pour qu'il y eût le moindre échange.
Je retrouvai, sur le banc prévu, Emery et sa femme. Il y avait avec eux une dame qui prit par le bras Madame Emery et elles allèrent se promener. Mes amis, on l'a compris, n'étaient pas de ceux qui boivent ou se restaurent pendant les entractes. Leur vie frugale, la cécité de mon maître, leur interdisaient toute mondanité. Ils n'étaient pas non plus de ceux qui mangent en public des sandwiches. Aussi, soumis au jeûne, je m'assis, héroïque, aux côtés d'Emery.
- Oui, me dit-il, nous en étions à ce passant, dont nous avons dit finalement peu de choses, sinon qu'il nous paraît être venu au nom du Seigneur. Sa biographie montre assez que c'est un autre Siegfried. Cet orphelin, né dans les bois, aurait pu être comme lui un rude chasseur ou un conquérant. Mais les temps sont changés. Aussi la vocation opère-t-elle en lui. D'autant qu'elle y rencontre une simplesse d'enfant docile, tout comme en l'Innocent de Dostoïewsky. Dès qu'on rencontre de telles dispositions dans un corps massif, la sagesse populaire a tendance à voir là quelque puérilité, voire quelque stupidité, mais qui a au moins le mérite d'échapper à toute malignité, à tout grain de méchanceté. On exagère à peine en disant que c'est là le fait d'une nature soustraite au péché originel ou réinstallée dans une sorte d'état virginal.

- Je vois, fis-je, comme si cette explication venait à point pour bien éclairer le personnage.
- Mais c'est là le socle, répartit-il. Le socle sur quoi va s'échafauder tout le reste. Le reste, c'est toute une initiation car encore faut-il que Parsifal s'éveille et s'oriente pour devenir tout ce qu'il est.
Je croyais voir de plus en plus clair dans le personnage et j'aurais pu anticiper presque les réflexions suivantes.
Léon Emery poursuivit:
-La première étape de son initiation est la découverte de la pitié devant le cygne du lac qu'innocemment cruel il a tué chez les chevaliers. Le bris de l'arc meurtrier est le symbole de cette découverte de la pitié. Où l'on peut voir, sans nul doute, l'amour des animaux qu'on sait chez Wagner -sans qu'il soit nécessaire d'alléguer ici une quelconque influence de la morale bouddhique. Le mieux encore, ajouta-t-il, c'est, pour illustrer ce passage, de se référer à Rousseau. Celui-ci pour faire accéder Emile, image de l'homme naturel, au monde des sentiments, ne voit de transition que dans la pitié. Et, chez Parsifal, elle le conduit au savoir, seconde étape de son initiation. Elle le conduit à recevoir des révélations plus hautes qui vont lui être administrées par l'assemblée des chevaliers et les plaintes d'Amfortas blessé.

Je me rappelle qu'ici Léon Emery fit alors, sur le thème du sang, un ensemble de remarques qui m'exaltèrent. Craignant de ne pas rendre exactement sa pensée, je préfère, touchant ce sujet, citer intégralement le passage de son livre sur Wagner, dont je compris, quoi qu'il m'ait dit dans sa lettre, qu'il l'avait en partie sinon presque en totalité écrit au moment de notre rencontre à Bayreuth: "Du sang de l'oiseau à celui du roi blessé, puis à celui qui emplit le Graal, s'exhalent pour ainsi dire des vapeurs qui sont des lumières; hébété, chancelant d'une sainte ivresse, Parsifal est bien incapable de dire ce qui se passe en lui; mais la pitié, exaltée en pur amour, le jette déjà sur la route qui conduit au palais de Klingsor et à la Lance qu'il doit reprendre.
L'Acte II, poursuit-il après avoir dessiné cette route du sang, est le fruit de cette initiation. Cet acte va illustrer la force physique dont le héros est maintenant doté, la force morale dont il est capable, la foi au miracle dans la récupération spectaculaire de la Lance Sacrée car il n'y a que les miracles auxquels on croit qui réussissent.
Avec cet acte, la raison et le sentiment se trouvent satisfaits. Le Maudit est anéanti, la Lance récupérée... L'ordre est par là retrouvé et le monde va en profiter. Le librettiste, le compositeur pourraient considérer leur tâche terminée mais il manquerait le plus beau, le plus sublime de l'oeuvre car l'essentiel, étant donné que nous sommes moins en présence d'un drame que d'un mystère, est dans l'expression lyrique et non pas dans l'action. Aussi tout l'Acte III, comme vous le verrez, ne sera plus qu'une immense et merveilleuse cantate.
Nous parlâmes encore un moment. Madame Emery revint accompagnée de son amie. Cette dernière, une femme charmante et distinguée, dit qu'elle aurait bien aimé, au lieu de leur promenade, et ici elle esquissa un sourire, entendre le maître s'exprimer.

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