lundi 10 septembre 2012

Tablier de Maître Maçon (envers)



II


Pour le renversement du sens, à présent, qui a lieu chez Sarastro, au niveau des deuxième et troisième tableau, il s'avère inouï. Ainsi Pamina, pleine de la nostalgie de retourner chez elle, vu l'amour qu'elle porte à sa mère, agressée de plus par Monostatos, valet de Sarastro, qu'elle cherche sans cesse à fuir, et, apprenant là-dessus de Papageno qu'un prince qui l'aime et veut servir la Reine est venu la délivrer, n'en confie pas moins à Sarastro sous couvert de la vérité, le désir qu'elle a eu de fuir, voire finit par découvrir en Sarastro, non pas un démon, mais un sage, qui a peut-être eu des raisons de l'avoir enlevée à sa mère, celle-ci, selon Sarastro, ayant outrepassé certaines limites.


Quant à Tamino, le voilà aussi traversé par une prise de conscience parallèle et complémentaire de celle de Pamina. Conscient qu'il est, grâce aux Trois Garçons, de se trouver devant un temple (c'est à dire devant un lieu de haute civilisation inspirant la paix), il revient assez vite sur son désir de vengeance quand, au travers de son grand dialogue avec le grand prêtre, sorti de la porte centrale du temple, il apprend que Sarastro, présenté par tous comme un sage, n'est pas un hypocrite et qu'il y a donc un mystère à l'enlèvement de Pamina.


D'autant qu'il apprend encore, par des Voix venues de l'intérieur du temple, que la Princesse est toujours en vie: d'où, à la Flûte, le fameux air de remerciement des dieux, qui attire toute sorte d'animaux charmés. Enfin, lorsque Tamino est conduit de force devant Sarastro par Monostatos qui l'a intercepté, et que, dans une joie indescriptible, il aperçoit pour la première fois à côté de ce dernier, Pamina, qui se trouve être accompagnée de Papageno, ce n'est pas sans joie non plus, qu'il voit Sarastro sanctionner Monostatos et le Choeur louer ce geste punitif. Oui, désormais, la rencontre et les premiers émois ayant lieu entre les amants, qui vont jusqu'à s'embrasser publiquement, on peut dire qu'il y a de leur part un assentiment à subir les épreuves de purification et d'initiation qu'ordonne Sarastro.


Par rapport au conte Lulu, par rapport surtout au tout début de l'opéra, ce renversement de sens est une véritable révolution copernicienne. Sarastro n'est plus un démon mais le Sage, auteur d'un rapt favorable. Ainsi, on note encore que la flûte et le glockenspiel ne neutralisent finalement pas ceux auxquels la Reine pensait, mais le seul Monostatos, pour sa lubricité, et que les Trois Garçons dirigent d'emblée le Prince vers le temple, tout en lui assénant des conseils favorables à l'ordre des prêtres.


C'est dire que les piliers entre lesquels le drame se joue ont changé de signe. Sarastro est devenu le plus; la Reine, le moins, disons le rédimable. Elle est devenue le Fémini, non coupable d'être le féminin certes, mais coupable de l'excès qui consiste à vouloir étendre le Féminin à tout le Masculin, faussant ainsi l'équilibre du monde.


Pour la petite histoire ce renversement a fait l'objet de bien des hypothèses. Shikaneder l'a-t-il imaginé d'emblée? En ce cas pourquoi avoir laissé subsister des disparates dans le récit? ou l' a-t-il imaginé, alors que le livret était en partie écrit et la composition entamée? Shikaneder, dit-on, se serait trouvé tout à coup devant le fait qu'une troupe rivale jouait à Vienne La Cithare magique, pièce dont le texte n'était que la mise en livret du conte du même Lulu. il aurait alors couru chez Mozart en catastrophe, à huit heures du matin, un certain jour de juillet, pour lui annoncer la nouvelle et sa décision de tout revoir. Pour nous, tout cela paraît un peu léger.


C'est que tout nous semble, en effet, plutôt homogène de bout en bout, en dépit du changement de direction opéré. Et ce, dans la mesure où tout ce que viennent de vivre les héros, est, en profondeur, voulu par Sarastro. C'est à dire, en d'autres termes, que ce qu'ils ont vécu jusqu'ici est de l'ordre d'une pré-initiation à leur insu. Les intentions claires des personnages sont une chose; mais en est une autre l'esprit de Sarastro agissant souterrainement sous tout cela.


L'enlèvement de Pamina, l'apparition du Prince, le Serpent tronçonné, l'évanouissement et le réveil du Prince, les Trois Dames et leur futilité, la lutte de Pamina contre certaine luxure, l'arrivée enfin du Prince, qui, cherchant une femme, se retrouve confronté à un idéal de vie: ne sont-ce pas là les chaînons de toute épopée initiatique à ses débuts? Et encore n'est-ce rien dire de la symbolique des nombres évoquée par l'action, soulignée par la musique: comme la récurrence des chiffres 3, 5, 7 ou des images symboles évoquées par le décor: comme celles du cyprès, du palmier...


Initiations et sagesse...La Flûte Enchantée...(III)

.
. Cordon maçonnique de Maître Maçon

°°°°
III

Tout l'acte II est consacré aux initiations proprement dites. A lieu, d'abord, une tenue du Temple au grand complet, où, après la Marche solennelle des prêtres, Sarastro présente les initiés, Papageno étant compris parmi eux, en vue de l'obtention d'une Papagena, dont il dit avoir un immense besoin au cours de l'acte I. Sarastro manifeste sa foi en eux, sa conviction qu'ils atteindront à la sagesse, encore qu'en cas d'échec il n'exclut pas un risque de mort. C'est pourquoi il répond affirmativement aux questions interrogatives des prêtres.

Sept épisodes initiatiques suivent. Très habilement, les interventions extérieures des Trois Dames et de la Reine, lesquelles n'ont de cesse que de vouloir interrompre le cours des initiations, et celles, intérieures, d'un Monostatos rendu fou et cruel par les charmes de Pamina qui lui résiste, vont s'intégrer auxdits épisodes, à la manière d'éléments décisifs.

Ainsi le contenu des épisodes est fait du double apport de cette résistance extérieure et intérieure à vaincre et des exigences proprement initiatiques à subir: l'observance du silence d'une part et la purification par les quatre éléments de l'autre.

L'ordre des épisodes, maintenant, est à la fois déterminé par les étapes obligées (selon l'esprit de Sarastro et des prêtres) menant au rapprochement décisif des héros; à savoir: esprit de détachement, séparation provisoire, sentiment de perte, maîtrise de soi enfin au sein des retrouvailles -par la considération de plus grand que le couple: la famille pour Papageno / Papagena, l'intérêt humanitaire pour les Princes.

La présentation des épreuves par l'Orateur et le Deuxième Prêtre, le port éventuel du bandeau, l'obscurité totale, bandeau ôté: les orages, les éclairs, les tremblements de terre, l'apparition des lions, les spectacles déchaînés de l'eau et du feu, bref, toute la gamme des matérialisations symboliques des quatre éléments; la nourriture réglementée, l'utilisation de la Flûte et des clochettes d'abord perdues puis restituées aux impétrants, la Flûte tenant son pouvoir magique de ce que - réceptacle des quatre éléments- elle a été fabriquée dans du bois prelevé au coeur d'un chêne millénaire foudroyé par l'orage et les éclairs. Ainsi, talisman cosmologique, elle participe de la Terre par le bois du chêne où on l'a taillée, de l'eau par l'orage, du Feu par les éclairs et de l'Air, en tant qu'elle est instrument à vent.

Voilà, disons, tout l'ensemble des opérateurs entrant dans l'économie de ce processus initiatique. On a compris que nous ne pouvons - sauf à allonger démesurément notre propos - évoquer le détail pourtant très riche de chaque épisode, d'ailleurs à peu près connu de chacun de nous. Disons, cependant, que les impétrants ont été d'abord initiés par la Terre (ce qui connote le Cabinet de Réflexions de l'Initiation maçonnique au premier degré, grade d'apprenti); puis par l'Air, le Feu et l'Eau (ce qui connote ce que l'on nomme Les Voyages au cours de cette même initiation au premier degré). Mais, ce qui est à relever, touchant l'ensemble des initiations, c'est que non seulement le profil d'initiation de chaque couple est différent, voire a lieu à des niveaux différents (l'Opéra de Mozart ne péchant pas parla défense d'un égalitarisme à tout prix, persuadé qu'il est, avant Nietzsche, que la grandeur et la finesse de toute civilisation repose sur le respect des différences). Oui, le couple Papageno / Papagena s'avère inapte à subir toutes les épreuves de la Terre, de l'Air, de l'eau - et pas du tout celle du Feu, symbole de l'accès aux plus hautes connaissances et au désir d'instauration d'une société juste et harmonieuse. Cette épreuve est réservée à Pamina et à Pamino.

Mais on peut dire encore que s'avère différent le profil initiatique de chacun des membres de chaque couple. On peut dire, par exemple, que le profil initiatique de Pamina est hautement plus dramatique et plus émouvant que celui de Pamino. Ne la voit-on pas, en effet, confrontée à des choix cruciaux: plaire à sa mère chérie et tuer Sarastro, ou déplaire à celle-là et épargner celui-ci; préférer ensuite la mort à être un objet de luxure pour Monostatos et être sauvée in extremis du couteau de ce dernier par Sarastro; intercéder plus tard pour cette même mère qui l'a reniée, puis être sauvée in extremis encore de son propre couteau par les Trois Garçons, à l'occasion de ce qu'elle prend pour un abandon de Tamino, tenu qu'il est à l'observance du silence? Mais aussi la voit-on par là redimer ce que les prêtres et Sarastro tiennent pour la nature bavarde et superficielle propre à la femme et, du coup, prendre le pas sur Tamino, lors de leurs dernières initiations communes par l'Eau et le Feu.

Par contre, ce dont on peut difficilement rendre compte ici, c'est du ton tour à tour délicieusement charmant et naïf avec le couple Papageno / Papagena, pathétique et profond avec le couple Tamino / Tamina.

La grâce et la force du génie musical de Mozart ont fait l'entrelacement de ce double itinéraire initiatique un opéra universel, pour tous les âges et pour tous publics; et donc un chef d'oeuvre dans la mesure où, bien que se rapportant à des référents maçonniques précis, le génie mozartien a échappé à écrire une oeuvre didactique. Son autonomie artistique constitue même curieusement le plus grand hommage fait à la maçonnerie.

Quant au titre de l'opéra, La Flûte Enchantée, nous pensons, contrairement à beaucoup, qu'il n'évoque pas un instrument qui ne serait dans l'oeuvre qu'un simple accident, mais qui en est la colonne vertébrale symbolique, en tant que talisman cosmique, réceptacle des quatre éléments. Outre que les sons de la Flûte, ont, entre les mains de Tamino certaines fonctions d'appel ou certains dons magiques (comme celui d'attirer un moment les animaux à l'instar des sons d'Orphée), elle est présentée par Pamina à Tamino, quand ils doivent aborder ensemble les ultimes épreuves cruelles de l'Eau et du Feu, comme pouvant aider par ses sons à venir à bout de ces dernières. Ainsi, Pamina, par l'explication qu'elle donne alors de la nature de la Flûte et par l'application qu'elle en propose, rétablit celle-ci dans sa véritable fonction. Fabriquée par le père de Pamina, mais malencontreusement tombée à son décès entre les mains de la Reine, la voilà transformée en arme contre les Initiés. Cependant, on a vu que Tamino, en la possession de qui elle entre, change de camp, tout en apprenant de Pamina l'origine et l'essence de celle-ci. Du coup, la faisant servir, à l'instigation de sa fiancée, au bon déroulement de leurs dernières épreuves communes, il lui rend sa destination solaire initiale. Et, par là, contribue à affirmer l'ordre de Sarastro, lequel récupère somme toute un instrument qui lui appartenait. Ainsi se clôt un cercle.

La réussite des initiations entraîne, comme on s'en doute, une dernière attaque du clan de la Reine, auquel Monostatos, en véritable transfuge, s'est rattaché par dépit; et celui-ci, qui a la connaissance des souterrains du Temple et à qui la Reine a promis sa fille, une fois récupérée, mène l'attaque. mais on entend un fortissimo de tout l'orchestre, La septième-diminué, illustrant quelque catastrophe, et l'incendie du Temple prévu par le clan de la Reine n'a pas lieu, car celui-ci, sur deux descentes vocales et instrumentales, est rejeté "dans la nuit éternelle".

Enfin a lieu la glorification des Princes. Initiés à la sagesse scolaire des Prêtres d'Isis et d'Osiris, à leur idéal de raison dressé contre tout obscurantisme et toute injustice institutionnelle, ouvert au contraire au progrès des connaissances et à la recherche du bonheur de l'humanité, on peu en effet, imaginer que ceux-ci progresseront et gouverneront dans cette voie, qui entre nous, n'est, ni plus ou moins, que celle de l'Art Royal, spécifique de la Maçonnerie.

La Franc-Maçonnerie en bonne place.

.


. La flûte enchantée (in "Gesamtwerk" Brilliant Classics ed, Mozart 250 years)


IV.
La Franc Maçonnerie en bonne place

Oui, il y a lieu de mettre en bonne place ici la maçonnerie car on se doute bien qu'elle a été à l'origine du renversement de sens du conte Lulu et de l'approfondissement qui en est résulté.

Il faut dire que Shikaneder, d'abord, a été maçon. Initié à Ratisbonne, il a été chassé des colonnes pour mauvaises moeurs. Mais lui reste la nostalgie. Quant à Mozart, il a été initié dans la loge viennoise de La Bienfaisance, puis a travaillé dans la loge la plus influente de La Vraie Concorde. Il a obtenu les grades très vite, contribué à faire initier Haydn, et composé toute la musique qu'on sait pour les Frères, lesquels ne cessent de l'aider financièrement, vue sa gène à l'époque de La Flûte Enchantée.

Notons encore l'existence d'un nommé Gieseke, acteur de la troupe de Shikaneder, tenant le rôle du Deuxième Esclave dans les premières de La Flûte. Lui aussi est un franc-maçon et a même prétendu, par la suite, être le véritable auteur du livret. Esprit distingué, il abandonne le théâtre, après les premières représentations, s'adonne à la minéralogie, voyage dans toute l'Europe, se retrouve en 1813 professeur à l'Université de Dublin, puis, un peu plus tard, membre de l'Académie Royale d'Irlande.

Mais il y a lieu de mettre aussi en bonne place, à présent, pour comprendre sinon le renversement du sens du conte, au moins son approfondissement, l'état de la Maçonnerie viennoise au temps de Mozart.
Il y a d'abord le grand courant central dit progressiste, héritier de la grande Loge d'Angleterre. Mais il y a aussi les ordres dits parallèles des Rose-Croix, de la Stricte Observance, des Clercs Templiers: mystiques, alchimistes et théosophiques, eux; avec leur relent d'occultisme, leurs mages, les goûts des hauts grades de l'Ecossisme, de l'Egypte ancienne et de la parole perdue.
Outre tout cela, il y a l'Ordre dit des Illuminés.
Les plus grands esprits en faisaient partie, dont Goethe sous le nom d'Abaris, Herder sous celui de Damasus Pontifix, enfin, un homme insigne pour notre propos, le baron Ignaz von Born, déjà Vénérable de la loge de Mozart.

Inspiré d'abord par la stricte philosophie de l'ère des Lumières, l'ordre, sous l'influence du baron Knigge, va bientôt cacher son progressisme sous l'habit trompeur d'un rituel sophistiqué. En bas, les quatre échelons de La pépinière: le Préparatoire, le Novice , le Mineral, l'Illuminatus Minor.
Comment ne pas songer que l'dée des Trois Garçons de La Flûte vient de là? Au milieu, les grades maçonniques que nous connaissons en Loge Bleue, puis ceux de l'Illuminatus Major et Dirigens pris à l'Ecossisme.
En haut, les deux échelons des Petits Mystères: Prêtre et Prince, et des Grands Mystères: Mage et Roi. Pour ne donner qu'un exemple, quand on est vraiment prince et qu'on est au grade maçonnique de Prince, on est censé être un esclave en fuite et entravé, et l'on est arrêté, puis désentravé, pour accéder symboliquement à la société sans classes, qui ne connaît ni prince ni roi, mais l'homme tout court.
Dès lors, comment ne pas songer à ces mots du texte de La Flûte où l'orateur dit, touchant Pamino: C'est un prince! et où Saratro lui réplique: Bien mieux ! C'est un homme! Comment ne pas songer encore à cet alliage, encore dans La Flûte, entre un certain progressisme et le goût d'un rituel sophistiqué? Mais des dissensions éclatent dans l'ordre; les grands initiés sont refroidis; les ordres rivaux dénoncent le trompe-l'oeil et c'est Utzschneider, un transfuge mécontent de son avancement, qui alerte Frédéric II dont le neveu est un Rose-Croix exalté. Comment, dès lors, ne pas songer que cet Utzschneider est le Monostatos de La Flûte.
Outre l'Ordre des illuminés, il y a toute une Maçonnerie féminine. Et ce en dépit de l'article 3 des Constitutions D'Anderson qui limite aux "hommes de bonnes moeurs" l'entrée des loges. Mais la vie excède toujours les principes. Ainsi à Lyon, le fameux Cagliostro fait-il entrer les femmes dans sa loge et promeut-il sa maîtresse, sous l'appellation de Reine de Saba, au rang de grande maîtresse des initiations féminines.
A Vienne, au temps de Mozart, ces loges féminines sont dites d'Adoption. Souchées sur les loges masculines, certains officiers sont des hommes. Dans ces loges mixtes, garçons et filles jouent même le rôle de colombes. Sans doute La Flûte leur doit-elle quelque chose de ce point de vue. Mais beaucoup d'hommes voient là une dégradation de l'esprit des loges, du fait, supposé, de la nature féminine, bavarde, curieuse et superficielle. Comment ne pas songer dès lors à voir ici l'origine des Trois Dames, et de certain état d'esprit du texte relatif à la femme, quand le père de Pamina dit par exemple à la Reine, touchant le Cercle Solaire qu'il lui a retiré: Ne cherche pas à pénétrer les choses qui sont inaccessibles à ton esprit de femme.




Extrait de presse (La Wallonie) "Cette analyse est novatrice sur le plan symbolique et surtout au niveau de l'étude des relations entre les sexes: la relation Homme - Femme échappe à toute mysoginie".


La Franc-Maçonnerie en bonne place (2)

.
.
.


Coffret Mozart 250 years (oeuvre intégrale en 170 CD) Brilliant Classics ed.
http://www.brilliantclassics.com

Mais l'homme qui a sans doute le plus décidé dans La Flûte enchantée de sa numérologie, de sa symbolique, à la fois ternaire et binaire, de ses concepts d'espace et de temps sacrés, l'homme que Shikaneder et Mozart ont sans doute le plus consulté, est encore le baron Ignaz von Born.
Installé à Vienne par les ordres de Marie-Thérèse, empli de philosophie et de droit, de science, il est à la fois le champion de l'Aufklärung, le titulaire des plus hauts grades maçonniques et le gardien par excellence du rituel. Son rôle, surtout, a été de rattacher la maçonnerie à l'ancienne Egypte d'Isis et Osiris et de prendre à coeur la défense et l'étude du fameux roman Sethos de l'abbé Terrasson.
°°°
On voit, dans ce roman, le jeune prince Sethos, confié au sage Amedes, vivre, sous sa conduite, un grand moment de pré-initiation, consistant à capturer sans le tuer un serpent géant qui terrorise toute une région; puis on voit des moments plus longs d'initiation proprement dite. Ainsi, après s'être enfoncé dans un puits profond, censé représenter l'épreuve de la terre, le jeune monarque vit toute sorte d'épreuves fort dures, censées représenter, elles, les épreuves de l'Air, de l'Eau et du Feu; pour finir il se doit de vivre au milieu des prêtres et de leurs femmes, mais soumis à la règle du silence. Et, quand la parole lui est rendue, c'est pour répondre, par des travaux mûrement préparés, aux questions des prêtres. Après quoi a lieu l'intronisation en gloire de celui qui est désormais un suppôt de sagesse.
Ignaz von Born, lui, est l'ami fervent de Mozart; il est à la tête d'une souscription en faveur des oeuvres du compositeur. Tout le monde convient qu'il est le modèle et l'inspirateur de Sarastro. Hélas il mourra quelques semaines avant la première de La Flûte enchantée.
Une des dernières remarques historiques, qui a son importance: quand La Flûte enchantée paraît, c'est la Révolution en France. Les monarques, ici et là, se méfient de la maçonnerie qui, selon le comte von Pragen, ministre de la police de Léopold II, est à l'origine de la défection des colonies anglaises d'Amérique et ne fait rien de moins que de miner la réputation et le pouvoir des monarques, de susciter le sens de la liberté auprès des nations et de changer le mode de pensée du peuple.
Les loges se sont vidées peu à peu, Ignaz von Born s'est enfermé depuis 1786 dans le silence. Et c'est au cours de ce que Robbins Landon nomme le minuit des Francs-maçons que La Flûte enchantée parle à la fois si secrètement et si ouvertement de ce qui fut si beau.

V





La Flûte enchantée se déroule entre deux piliers: la Reine de la Nuit et Sarastro, respectivement blasonnés, la première par l'aigü le plus haut de l'oeuvre, le second par le grave le plus bas: les deux piliers musicaux de l'opéra!
La force de l'oeuvre vient en effet de ce que ces deux personnages ne sont pas seulement des personnages mais aussi des principes; non des personnes précises de sexe opposés, mais des lieux ou des fonctions d'une structure qui a nom, tout simplement, la condition humaine; ainsi le masculin et le féminin se retrouvent en chacun de nous, quel que soit notre sexe, et de leur équilibre dépend la santé intellectuelle et morale de tout individu.
La Reine donc, symbolisée par la Lune, est le Féminin - ou encore la Mère ou le Désir. Sarastro, symbolisé par le Soleil (n'est-il pas en possession du Grand Cercle Solaire à sept sceaux?) est le Masculin ou encore le Père ou la Loi. Ce sont là les deux principes complémentaires mais antagonistes de notre existence humaine. D'ailleurs tout le texte est empli de traces de la lutte entre la Nuit et le Jour, l'Obscur et la Lumière: la splendeur du soleil chasse la nuit obscure est-il dit quelque part.
Le passage de la Reine à Sarastro est le passage stucturel pour les Princes - comme pour chacun de nous d'ailleurs - de la Mère fondamentale (c'est à dire de l'instinct, de l'affect, de l'émotionnel) au Père fondamental. Non pas au père géniteur (Sarastro n'est ni le père réel des Princes, ni le nôtre) mais - pour reprendre un terme de Lacan - au Père symbolique, représentant l'idéal éthique et social. A ce père sans la reconnaissance duquel il n'y a, dans la personne, que troubles psychiques.
Oui, la maçonnerie, en son rituel, a compris cela avant la psychanalyse. Mozart a étonnament senti, qui a su illustrer par sa musique géniale ces principes à la fois complémentaires et incontournables, élevant au rang de mythe le passage de l'un à l'autre. Passage du désir à la Loi finalement qu'il nous a déjà donné à entendre dans Cosi et dans Don Juan. Mais passage jamais évident et rectiligne; car la vie, partagée entre ces deux principes est éternellement tension, jamais résolution définitive par dépassement.
Aussi deux conséquences s'imposent-elles. on ne peut, d'abord, assimiler le couple Bien/Mal, au couple Reine de la nuit/Sarastro. Ou alors le désir serait le Mal. Jamais, en effet, Sarastro ne le dit à aucun moment, et il n'avait pas besoin de l'intercession de Pamina pour épargner la Reine. D'ailleurs, il n'est pas en son pouvoir de l'anéantir. La reine est simplement le rédimable, pour cause d'excès d'affirmation de soi.
La seconde conséquence est qu'on ne peut non plus récupérer (ou revisiter, comme on dit aujourd'hui) le rôle de la Reine. Ce que nous avons vu faire dernièrement à un metteur en scène, sous couvert que tout le monde est bon et gentil dans le fond et que la pensée maçonnique de La Flûte enchantée, dont il avait l'air de faire fi, est somme toute une forme de pensée conservatrice. Aussi voit-on au Finale, un pardon généralisé et la Reine, les Trois Dames et Monostatos se jeter dans les bras des Prêtres, tout ce monde se mettant à danser de conserve. Non: si la Reine n'est pas exterminable, elle n'est pas non plus récupérable. Et si elle-même s'exclame à la fin par dépit, se voyant rejettée avec ses séides: Notre pouvoir est à jamais anéanti! Nous sommes balayés dans l'éternelle nuit! Elle est éternelle à sa place.
Un dernier mot au sujet de ce genre de réflexions. Nous reconnaissons peut-être au seul Lawrence d'avoir fait sans doute un pas de plus dans cette direction, touchant au problème de l'opposition Reine de la Nuit / Sarastro, est donc à celui du désir, quand il écrit: La vie n'est supportable que quand le corps et l'esprit sont en harmonie, qu'un équilibre naturel s'établit entre eux et que chacun des deux a pour l'autre un respect naturel.

Nous en venons maintenant au second ordre de réflexions.
Peut-être certains pensent-ils que La Flûte enchantée, depuis le temps que nous l'entendons, nous a livré tous ses secrets, tant au niveau musical que textuel; nous pensons, à l'opposé, qu'on ne réalise jamais aucune écoute immédiate et définitive d'aucune musique, ni aucune lecture exhaustive d'aucun texte.
Depuis Parsifal, en effet, La Flûte a pris un sens qu'elle n'avait pas tout à fait, car ces deux ouvrages s'éclairent l'un l'autre d'être comparés, et leur comparaison n'est, de plus, jamais achevée.
Ainsi dans Parsifal et La Flûte subsistent deux éléments fondamentaux, qui se font écho d'une oeuvre à l'autre: un groupe d'élus et, face à ce groupe, un homme seul.
Dans Parsifal, le groupe des Chevaliers du Graal, dont le chef est Amfortas, a la charge du pays. Son action revient à aider les hommes, à défendre l'opprimé, à faire régner la justice; mais encore par son rituel du Vendredi Saint qui de trouve avoir une fonction magique, à renouveler le monde en lui faisant remonter le temps et en le rendant contemporain de la Sainte Cène et de la Passion; et cela pour lui communiquer une certaine fraîcheur aurorale, étant donné que, laissé à lui-même, il s'use: l'espace se racornit, le temps s'étiole, le pays se gâte, le courage et la vertu des hommes déclinent.

Dans La Flûte enchantée, le groupe dit des Initiés, dont le chef est Sarastro, a aussi la charge du monde. Son action à lui, revient à dégager la Lumière des Ténèbres, l'Intelligence de l'Ignorance, la Justice de l'Injustice et la Paix de la Violence et a pour finalité de créer une société meilleure et plus harmonieuse, une sorte de Ciel sur la Terre.
Ainsi le statut de ces deux groupes présente, on le voit, à la fois des ressemblances et des différences. Les deux groupes ont la charge éminente du monde: ils sont donc tous deux par là hautement privilégiés. Mais ils se séparent ici: le groupe des Chevaliers, dans sa mission rituelle, vise un point du passé où se ressourcer, et son action est en quelque sorte régressive; alors que le groupe des Initiés, dans sa mission pédagogique, vise un point idéal à venir, et son action est progressive.
La chose la plus curieuse, selon nous, est que ces méthodes -apparemment si différentes- reviennent au même si l'on y réfléchit bien: là, c'est l'action rituelle qui est toujours à revoir, ici l'action militante, et cela pour que les résultats dans les deux cas soient à la hauteur des intentions. Ce qui fait que ces points visés demeurent presque des étoiles lointaines.
Cependant si les deux groupes se trouvent avoir l'un et l'autre un statut aussi privilégié, ils n'ont pas, au moment où le drame commence, le même sort.
Les Chevaliers voient, eux, tout se dégrader autour d'eux: l'espace, le temps, le pays, les hommes... La stérilité, la misère, le luxe et la violence s'installent: c'est le gaste pays ou pays pourri. Et cela du fait que leur chef Amfortas ayant pêché, a perdu la Lance Sacrée, et porte à son flanc une plaie intolérable, dès qu'il veut officier. Ainsi le rituel se trouve-t-il avoir perdu de son efficacité.
Quant aux Initiés, ils sont dans un parfait état de santé. Mais, s'ils ne sont atteints d'aucun mal à l'intérieur, ils peuvent être éventuellement affaiblis par un élément extérieur: la Reine de la Nuit. Aussi ont-ils tâché d'en réduire le pouvoir en lui enlevant sa fille.
Face à ses deux groupes, plus ou moins fragilisés, deux hommes donc, Parsifal et Tamino, doubles l'un de l'autre, à la fois semblables et opposés.
Ce qui les réunit, c'est leur statut d'homme seul face à des corps constitués. Ce qui les séparent, c'est leur destin.
Parsifal vient en effet chez les Chevaliers, voit leur misère physique et morale, réalise le lien entre leur état et celui du monde environnant, et, reprenant la Lance Sacrée à l'Adversaire, la rend aux Chevaliers. Le rituel a de nouveau lieu, réduisant tout le mal installé dans le monde: c'est le renouveau.
Tamino, lui, vient chez les Initiés, voit leur spendeur matérielle et morale, réalise le fossé séparant l'image noire que la Reine lui en a donnée et la réalité solaire, qu'ils se trouvent en fait incarner; et, abandonnant l'idée de leur reprendre Pamina, finit par se ranger avec celle-ci à leur idéal de sagesse et d'harmonie. Ainsi, après un retournement spectaculaire, est-il (lui et sa fiancée) intégré au groupe.
Parsifal prend donc le groupe en charge et l'élève au niveau qui avait été le sien. Tamino, lui, est pris en charge par le groupe et se retrouve élevé avec Pamina au niveau de ce dernier. Là, un héros rédempteur; ici un héros initié. Là une action résolument active; ici une action plus passive, comme l'est une initiation.

Cependant, sous les différences, il y a quelque ressemblance. Du fait qu'il épouse Pamina et se range avec elle aux côtés des Initiés, Tamino travaille non certes à rendre aux Initiés leur prestige, mais à le réconforter. Aussi y a-t-il malgré tout en lui quelque chose d'actif, comme chez Parsifal.
Cette activité du héros, dissimulée par son initiation, va même assez loin. Tamino, homme par excellence en tant qu'initié, est quand même Prince; Aussi comme tel lui sera-t-il donné de réaliser au maximum le programme des Prêtres. Mais il entre encore dans cette histoire un peu comme le héros fondateur. Par l'effet de son amour et de son initiation s'interpénétrant, il rend aux Initiés un service en partie comparable à celui de Parsifal restituant aux Chevaliers la lance Sacrée. Ce qu'il restitue aux prêtres, lui, c'est la flûte. Cette flûte dont on a dit que, dressée contre les Initiés par la Reine, elle avait, grâce à lui, retrouvé sa fonction initiale en venant réconforter l'ordres des prêtres.

Mozart et les Enfants de la Veuve



"Mozart et la Franc-Maçonnerie


Tablier de Maître Maçon, troisième degré rite écossais ancien et accepté.

La symbolique maçonnique

dans


La Flûte enchantée

° °

Les accords dits maçonniques de l'ouverture posent quelques problèmes. Tout d'abord celui de leur nombre, ensuite celui des conséquences de ce nombre sur l'analyse de l'oeuvre.

En principe, on en compte trois et Mozart lui-même les dénomme Der dreimalige Akkord (le triple accord). Mais Jacques Chailley en dénombre cinq, ne se tenant pas comme nous à ce que nous appellerons "une impression double" au niveau des deux derniers. Selon lui, ils se présentent dans un rythme régulier de longues et de brèves et l'on a le dessin suivant: "L+BL+BL". Ou encore, si l'on frappe un pupitre avec un maillet (tel le Vénérable en loge), on a alors ceci: "O + OO + OO".

Rémy Stricker, au cours de l'émission du 27 août 1978 sur France Culture s'oppose catégoriquement à ce décompte: Nous avons interrogé le pianiste Gilles Benkémoun. Il se range comme nous à l'idée de trois accords, dont les deux derniers seraient en quelque sorte "dédoublés".
De même que Rémy Stricker s'oppose d'ailleurs à considérer la Flûte sous l'angle maçonnique comme s'il lui appartenait de faire que Mozart n'ait pas été franc-maçon! Ou, du moins, il nie que cette influence maçonnique apporte quelque chose au sens universel qu'a l'oeuvre et qui lui suffit bien.
Bref, pour en revenir aux accords du commencement, il en dénombre trois; mais ce sont, dit-il, trois accords différents; et de tenter de les identifier.
Ce décompte va, pour Jacques Chailley, jusqu'à influencer son analyse de l'oeuvre. Tout se tenant, bien évidemment. Comme on l'a déjà noté, il dit voir dans ces cinq accords initiaux le rituel d'appel de la Loge féminine d'Adoption. Il va même jusqu'à voir dans ce cinq le nombre par excellence de la Femme, le trois étant celui de l'Homme. Et, dans l'addition du cinq et du trois, le nombre du Couple, le nombre de l'unité retrouvée.


Jacques Chailley place tout l'Adagio sous le signe du féminin, signe passif, lunaire, incomplet et dangereux dans sa partialité militante et l'Allegro sous le signe du masculin, signe actif, solaire mais sublimé par ses prises de consciences adéquates et son accueil concomitant du féminin qui se trouve, alors, perdre son côté négatif.
Quant à la Coda, elle brille, elle rayonne de toute la gloire du Couple Parfait...